Home

Depuis le 28 octobre dernier, les locaux de la Bourse du travail de Lille accueillent plus d’une centaine de Roms expulsés d’un parking de l’université de Lille 1. Cette situation qui devait être temporaire semble bien partie pour s’éterniser. Et prend de plus en plus des allures de crise humanitaire tandis que les pouvoirs publics, mairie de Lille et préfecture en tête, semblent vouloir se détourner du problème. Nous nous sommes rendus sur les lieux afin de rencontrer les populations Roms désœuvrées et les syndicats qui les ont pris sous leur aile.

Les bénévoles présents à la Bourse du travail, pour la plupart élus et représentants syndicaux, ne savent plus où donner de la tête. Entre la préparation de la prochaine manif et l’aide humanitaire à apporter aux familles réfugiées ici, ce ne sont pas les sollicitations qui manquent. Ils sont en tout une trentaine à se relayer chaque jour pour subvenir aux besoins les plus élémentaires des Roms, faciliter leur cohabitation avec les syndicats et maintenir le dialogue avec les pouvoirs publics. Cela fait maintenant plus de trois semaines que « les expulsés du P4 » sont hébergés dans les locaux habituellement dévolus aux activités syndicales.

P4. C’est le nom du parking de l’université de Lille 1 qui servait jusqu’en octobre dernier de campement insalubre à quelques 150 Roms, dont une cinquantaine d’enfants. Présents sur les lieux depuis plusieurs mois, vivant dans un dénuement dont plus grand monde ne s’offusquait, et cohabitant tant bien que mal avec les étudiants et la direction de l’université qui désirait les voir quitter les lieux, les occupants du parking P4 se savaient sous la menace d’une expulsion. Le couperet est tombé le 28 octobre au petit matin, suite à une procédure de justice engagée par le propriétaire du terrain (l’université Lille 1) pour occupation illégale d’un lieu privé.

Des populations en grande précarité dans l'attente de solutions de relogement, comme ici sur le campus Lille 1.

Une partie du campement de Lille 1 d’où les Roms ont été expulsés le 28 octobre dernier.

Cette évacuation, qui s’inscrit dans le cadre de la politique répressive menée depuis plusieurs années déjà à l’encontre de ces populations, s’est déroulée selon un schéma devenu tristement habituel. Des Roms refusent de bouger, faute d’endroit où aller. La préfecture intervient. Un démantèlement de campement de plus a lieu, visant une population décidément stigmatisée de toutes parts. Rien d’exceptionnel, hélas, pour ces familles qui viennent trouver refuge ici en France, où dans d’autres pays d’Europe… « Réfugiés », un terme qui revient d’ailleurs souvent dans la bouche des personnes qui portent assistance aux Roms. A défaut d’être considérés comme tels par les médias ou les pouvoirs publics, c’est pourtant bien un refuge que viennent chercher ces parias de l’UE en quittant leur Roumanie ou leur Bulgarie natale dans l’espoir d’une vie meilleure.

A la Bourse du travail : une situation de crise partie pour durer

L’arrivée soudaine, en ce lundi 28 octobre, des Roms du P4 sur le site de la Bourse du travail n’est pas le fruit du hasard. Ils ont été amenés là par des étudiants syndiqués, présents à leurs côtés depuis maintenant un an et dont le soutien s’était encore intensifié suite aux premières pressions exercées par la direction de l’université. Avec le démantèlement du campement et la confiscation de leurs caravanes, ces familles n’ont donc pas eu d’autre choix que de venir demander asile à la nouvelle Bourse du travail, située à Fives. Le bâtiment, appartenant à la mairie, abrite les bureaux des divers syndicats de la métropole lilloise et de la région. C’est ainsi que pas moins de 120 personnes, incluant des enfants en bas âge, des femmes enceintes, et quelques unes charriant de plus ou moins sérieux problèmes de santé, se sont vues proposer d’être hébergées provisoirement dans la salle polyvalente de 200 m carrés.

Cette situation pour le moins inédite (c’est la toute première fois qu’une Bourse du travail devient un lieu d’hébergement pour des familles Roms) présente bon nombre d’inconvénients. Manque d’espace, intimité réduite à sa plus stricte expression, insalubrité grandissante, locaux inadaptés à l’accueil de populations en détresse… les motifs d’insatisfaction, qu’ils soient exprimés par les représentants syndicaux ou par les Roms eux-mêmes, sont nombreux. Mais pour le moment, cet hébergement à la Bourse du travail constitue l’unique solution viable apportée au problème de ces familles qui n’ont nulle part où aller.

Quid des solutions de relogement qui doivent normalement être mises en œuvre suite aux évacuations de campements, comme le prévoit la circulaire interministérielle du 26 août 2012 ? Elles sont pour le moment inexistantes. Chargée de mettre à disposition des terrains pour le relogement, la préfecture temporise et « joue le pourrissement » de la situation d’après Nicolas, de Sud Etudiants. La mairie de Lille semble de son côté s’accommoder d’une situation moins embarrassante qu’il n’y paraît : le bâtiment, situé en périphérie du quartier de Fives, est pris en étau entre des sites industriels, d’anciennes usines désaffectées et les voies de chemins de fer menant à la gare du Mont-de-Terre. Un site relativement isolé et excentré, à l’abri des regards, où la présence de populations Roms ne paraît pas poser de problèmes majeurs aux yeux de pouvoirs publics prompts à se désengager de ce dossier sensible.

Pour pallier ce manque d’implication de la préfecture et de la mairie de Lille, les organisations syndicales ont décidé de prendre le problème à bras-le-corps. Avec en première ligne les représentants syndicaux de Sud-Solidaires, qui soutiennent les Roms de la Bourse du travail tant sur le plan humain que politique. C’est ainsi que dès le lendemain de l’évacuation du parking P4, une intersyndicale s’est mise en place autour des syndicats CGT, Sud-Solidaires, CFDT, UNSA, FSU et CFE-CGC, avec pour mot d’ordre la solidarité envers les Roms expulsés. Pas question pour eux de laisser tomber ces populations « condamnées à l’errance » comme les qualifie Olivier Treneul, de Sud-Solidaires. L’aide s’est ensuite rapidement organisée autour d’associations telles qu’Emmäus, le Secours Populaire ou l’AREAS (Association Régionale d’Etude et d’Action Sociale auprès des Roms et des Gens du Voyage), qui viennent apporter aux familles réconfort, nourriture et vêtements. Des AG quotidiennes se tiennent en parallèle afin d’organiser l’hébergement et de discuter des suites à donner au mouvement.

Les syndicats aux côtés des Roms

La situation n’a toutefois pas tardé à s’enliser. La prise de relais par les organisations syndicales, qui ne devait avoir qu’un caractère provisoire, semble prendre chaque jour une tournure plus permanente. Au manque de considération affiché par la municipalité et l’Etat vient s’ajouter l’arrivée de l’hiver. Et à la Bourse du travail comme ailleurs, personne ne souhaite voir 120 personnes mises à la rue alors que les températures hivernales seront bientôt le lot quotidien de tous les sans-abris.

La Bourse du Travail, maison des syndicats et des Roms en transit.

La Bourse du travail, maison des syndicats et des Roms en transit.

Face à l’immobilisme des pouvoirs publics, les syndicats ont été contraints de prendre les devants pour trouver une solution de relogement adaptée. C’est ainsi que, dès le lendemain de l’arrivée des Roms, l’intersyndicale a pris la décision d’amener les familles à l’ancienne Bourse du travail, actuellement inoccupée et située dans le centre de Lille. Disposant de sanitaires, d’une cuisine et d’un système de chauffage, le bâtiment appartenant à la municipalité aurait pu offrir les conditions d’un hébergement plus durable pour les Roms du P4. Mais les autorités, peu enclines à laisser ces populations s’installer à proximité du centre-ville, qui plus est sur un site destiné à accueillir le futur tribunal administratif, en ont décidé autrement. Et la quarantaine de personnes qui avaient pu pénétrer dans l’enceinte du bâtiment ont dû en ressortir au bout de quelques heures, à la demande de la police.

L’intersyndicale a ensuite cherché à récupérer les caravanes qui servaient d’habitations aux Roms sur le campus de Lille 1, afin de permettre à leurs occupants de s’installer sur un parking de la Bourse du travail. Un accord avait été passé avec la préfecture pour que les caravanes mises en fourrière soient restituées gratuitement à leurs propriétaires. Accord finalement non respecté : les syndicalistes s’étant présentés à la fourrière se heurtèrent à un refus catégorique, tandis que dans le même temps la police bloquait l’entrée dudit parking. Avant d’y installer une benne à ordure pour en condamner définitivement l’accès.

Alors que faire? Pour l’instant les Roms resteront sur place, faute de mieux. En attendant une éventuelle proposition de relogement, les syndicats continuent leurs actions de sensibilisation et leurs négociations avec les pouvoirs publics. Mais celles-ci sont au point mort d’après les syndicalistes rencontrés. « On demande une table ronde » explique Olivier Pira de Sud, pour qui le salut passe nécessairement par la mise en place d’une « solution globale ».

Pour l’heure, l’intersyndicale s’est réduite à un noyau dur constitué des syndicats CGT, Sud-Solidaires et FSU. Les autres se sont désengagés du mouvement, arguant de la nécessité pour eux de se concentrer en priorité sur la défense des travailleurs affiliés à leurs centrales. Il faut dire que l’arrivée des Roms s’inscrit dans un calendrier déjà bien chargé pour les organisations syndicales, affairées à la défense des salariés de la Redoute et autres Gossens, les plans de licenciements se multipliant en ce moment dans la région… et que l’engagement au quotidien auprès des familles hébergées à la Bourse du travail est devenu pour certains représentants syndicaux une activité à temps plein, au détriment sans doute de leur mission première. Ce que nous confirme Nicolas, syndiqué à Sud Etudiants. « On gère l’urgence au quotidien. On se retrouve à faire de l’humanitaire mais ce n’est pas vraiment notre boulot » fait-il remarquer avant de s’en aller rejoindre une manifestation contre la réforme des rythmes scolaires.

Anna et Secret, la voix des Roms

Errant à notre tour dans les couloirs de l’immense bâtiment de brique, nous prenons part à l’étrange ballet qui anime désormais chaque jour la Bourse du travail. On y croise pêle-mêle des représentants syndicaux vaquant à leurs occupations, des femmes Roms qui étendent leur linge sur les radiateurs ou des enfants qui jouent, des étudiants syndiqués partageant leur temps entre faculté et luttes sociales, dormant à l’occasion dans les bureaux pour assurer une permanence et veiller sur leurs invités particuliers, mais aussi des personnalités au visage familier, telles que le Père Arthur, membre actif s’il en est auprès des Roms de la métropole lilloise.

En débarquant dans la salle polyvalente, on a l’impression d’atterrir au beau milieu d’un camp de réfugiés. Des femmes donnent le sein à des enfants en bas âge et des hommes conversent avec un air grave, tandis qu’au fond de la pièce une vingtaine de personnes se sont rassemblées devant le téléfilm de l’après-midi. C’est là que nous trouvons Anna et Secret, qui acceptent de nous suivre pour une interview improvisée. Alors qu’une cigarette passe entre leurs doigts, ils endossent le rôle de porte-paroles des expulsés du P4. Plus par contrainte que par choix, leur connaissance du français ayant fait d’eux les interlocuteurs privilégiés des journalistes qui se sont succédé ici au début du mois de novembre.

Ce statut de représentants officieux des Roms de la Bourse du travail, Anna et Secret semblent l’assumer avec plus ou moins d’enthousiasme. Les traits tirés et les yeux dans le vague, Anna ne cache pas une certaine lassitude au moment de venir se prêter une énième fois au jeu de l’interview. Âgée de 30 ans, la jeune femme nous raconte brièvement son parcours, qui l’a mené d’un village de Roumanie au parking de Lille 1. Mariée et mère de deux enfant, elle subvient aux besoins de sa famille en faisant un peu de ménage chez une Villeneuvoise. Son souhait : travailler davantage, pouvoir s’intégrer et mettre un terme à cette vie de misère. Elle en souhaite autant à ses compagnons d’infortune.

Depuis son arrivée il y a 4 ans, Anna a bien eu le temps de réaliser que la France n’était pas, loin s’en faut, le pays de cocagne imaginé depuis la Roumanie. Pour elle comme pour les autres, la vie ici est synonyme d’amertume et de déceptions au quotidien. « On ne comprend pas pourquoi on n’est pas acceptés » glisse t-elle dans un soupir, déplorant le racisme et les stigmatisations dont les Roms sont constamment victimes sur les chemins de l’errance. Secret, 23 ans, s’indigne du manque, voire de l’absence totale de considération pour la population, l’histoire et la culture Rom dans une Europe moderne. Et encore plus à Lille, capitale européenne de la culture en 2004 mais qui semble n’avoir que faire de cette pièce du puzzle, souligne t-il non sans une pointe d’ironie. « Manuel Valls et Martine Aubry ne veulent pas de nous parce qu’on est pauvres, mais dans notre tête on est riches. On a des choses à dire. Où est la place pour la culture Roms en Europe ? » interroge t-il, perspicace.

Quoi qu’il en soit, Secret semble avoir encore foi en un avenir meilleur. Conscient du sort peu enviable réservé aux siens et convaincu que sa place est ici en France, il est en première ligne dans la constitution d’un collectif qui cherche à porter la voix et les revendications des Roms sur la place publique.

kgjgjk

Secret Lazar, devenu militant par la force des choses.

Une situation qui révèle la prise de conscience politique des Roms

Car cette fois, un certain basculement des consciences est palpable. Chez les soutiens spontanés aux Roms, rien ne change, les divers organismes et associations sont toujours là pour leur apporter l’indispensable aide morale et matérielle et se mobiliser dès que ces populations se retrouvent dans des situations de déambulation. Du côté des Roms en revanche, le changement est notable. Ceux-ci prennent depuis leur arrivée à la Bourse du travail un rôle bien plus actif que par le passé, donnant à observer un phénomène relativement nouveau : la prise de conscience par ces hommes et ces femmes de la nécessité de s’exprimer dans le champ politique, afin de faire passer un message et de porter auprès des pouvoirs publics des revendications fortes.

Olivier Treneul parle d’un « positionnement politique de certains Roms sur leur condition », qui a dès le départ pris des formes bien concrètes. C’est ainsi que, moins de deux jours après leur arrivée, les Roms de la Bourse du travail sont allés manifester devant l’hôtel de ville de Lille tandis qu’une délégation syndicale y était reçue. Il semblerait même qu’un collectif aux méthodes de plus en plus rodées soit en train de se mettre en place : réalisation d’une banderole, création de slogans, rédaction de communiqués, participation aux AG… Sans doute aidés ou encouragés en cela par la présence de militants à leurs côtés, les Roms se sont emparés des armes traditionnelles de la lutte syndicale pour formuler leurs propres revendications et faire en sorte de les mettre au cœur du débat public.

De jeunes syndiqués ont monté une page internet pour le collectif des Roms de la Bourse du travail. C’est là aussi une première. Les communiqués et les articles parus dans la presse sont partagés par ce biais et une pétition a été mise en ligne, recueillant près de 2200 signatures parmi lesquelles figurent des noms prestigieux tels que Ken Loach ou Tony Gatlif. La volonté des Roms de prendre part aux manifestations s’inscrit dans cette dynamique. Une conscience politique de leur place dans ce pays les gagne et ils prennent le parti de défendre eux-mêmes leur cause.

Les Roms se prennent au jeu du tractage avant le départ de la manifestation, ici, devant l'hôtel de ville.

Les Roms se prennent au jeu du tractage avant le départ de la manifestation du 16 novembre, ici, devant l’hôtel de ville.

Samedi 16 novembre, les Roms de la Bourse du travail ont à nouveau manifesté de l’Hôtel de Ville à la place de la République, en première ligne, avec leurs banderoles, donnant de la voix pour davantage de considération. Appuyés par des militants syndicaux et politiques (Sud-Solidaires, Parti de Gauche, Jeunes Communistes), des représentants d’associations et de collectifs divers (notamment le Collectif Solidarité Roms et Gens du Voyage de Lille Métropole et le Comité des Sans-Papiers 59) et des membres de la société civile, ils ont scandé des slogans tels que « j’y suis, j’y reste, je ne partirai pas », réclamant davantage de « solidarité » ainsi que « l’égalité des droits » sous le regard apparemment bienveillant des passants. On pouvait voir Secret, micro en main et faisant face au cortège, battre le pavé et lancer des slogans repris avec vigueur par les siens. Comme un symbole de ces Roms investis d’une conscience nouvelle, épris de justice sociale et prêts à défendre leurs droits dans la rue.

VF/FD

(Photographies : VF/FD forum métropole 2013)

Publicités

2 réflexions sur “Les réfugiés de la Bourse du travail

  1. Pingback: Les réfugiés de la Bourse du travail | Solidarité roms – Bourse du travail de Lille-Fives

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s