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Dresser un portrait. Un exercice de style dans le journalisme paraît-il. Adapté à un quartier, l’énoncé devrait consister à faire en sorte que l’endroit se raconte lui même… Un travail de rencontres, de déambulation et d’écriture pourrait nous mener au point final.
La méthode choisie met clairement en avant l’expérience de terrain. Nous avons jeté notre dévolu sur l’île de Bois Blancs, ancien quartier ouvrier qui connaît aujourd’hui, après 3 décennies de torpeur, de profondes métamorphoses urbanistiques, sociales et économiques autour du site d’Euratechnologies, dédié depuis 2009 aux nouvelles technologies et au numérique. Nous chercherons à faire le lien entre la mémoire ouvrière du quartier et son futur résolument tourné vers le tertiaire. 
Pour nous imprégner de la réalité du lieu, nous partons à la rencontre des habitants : retraités du secteur industriel aujourd’hui moribond, jeunes actifs issus du tertiaire, associations, politiques et acteurs de la rénovation urbaine. Plongée au coeur d’un quartier en pleine mutation.

Au Saint-Eloi, brèves de comptoir et signes des temps

Le St Eloi, avenue de Dunkerque, face à la nouvelle agence Vinci Immobilier.

Le St Eloi, avenue de Dunkerque, face à la nouvelle agence Vinci Immobilier.

Soleil d’hiver et froid glaçant pour cette deuxième phase de notre reportage. La balade commence au Saint-Eloi, un petit troquet situé à la sortie du métro Bois Blanc. Nous nous y engouffrons d’un pas résolu, histoire de nous soustraire quelques minutes aux températures hivernales du dehors. L’atmosphère qui règne au Saint-Eloi n’a rien à envier à celle que l’on retrouve dans la plupart des bistrots de l’Hexagone : couleurs délavées, comptoir poussiéreux, odeur de renfermé, poste de radio crachant un vieux tube de Mike Brant. Deux retraités assis côte à côte terminent tranquillement leur steack-frite et un ouvrier sirote une bière. Un grand père accompagné de son petit-fils feuillette la Voix du Nord, tout en buvant tranquillement un espresso. Bref, ici le temps semble s’être arrêté quelque part entre les années 70 et 80.

Nous commandons nous aussi un café avant de poursuivre notre promenade-reportage. L’occasion d’entamer la discussion avec les habitués du lieu. L’ouvrier en pause travaille sur un chantier juste en face, celui de l’ancien café « La Crique ». La patronne du Saint-Eloi nous explique que l’endroit est en train d’être réaménagé pour accueillir une agence immobilière. Signe évident de la transformation de Bois Blancs : l’ancien quartier industriel et ses bistrots où affluaient autrefois les ouvriers à la sortie de l’usine devient peu à peu une zone résidentielle, tournée vers les activités tertiaires. Son visage change, sa population aussi.

Au Saint-Eloi, on voit ainsi apparaître régulièrement de nouveaux clients. Ceux qui venaient autrefois ici pour fumer la pipe ou regarder les chaînes du câble sont progressivement remplacés par un autre genre de clientèle. La patronne cite l’exemple de ces employés de l’agence de pub voisine qui viennent parfois ici pour taper le carton ou boire un demi, mais surtout pour partager un moment de convivialité entre collègues. Les habitudes et les modes de consommation ne sont plus tout à fait les mêmes. « Ils boivent moins » glisse dans un sourire notre interlocutrice. Présente ici depuis 11 ans, elle espère en tout cas que l’arrivée de cette nouvelle clientèle permettra de continuer à faire vivre l’endroit.

En réalité le Saint-Eloi a toujours plutôt bien tourné, et ses propriétaires ne peuvent que s’en réjouir. Surtout si l’on songe que les bistrots voisins, dont l’affluence a sensiblement baissé au fil des ans, ont dû pour la plupart fermer leurs portes. A leur place trônent aujourd’hui de nouvelles enseignes aux devantures plus ou moins alléchantes. Snack, pizzeria, supérette Carrefour : pas de doute, les temps changent à Bois Blancs. Quant à nous, on ne s’attarde pas dans le troquet. Il s’agit d’affronter le froid et de poursuivre nos déambulations dans le quartier. Suivant la Deûle vers Euratech, nous revenons à l’endroit où nous avions croisé Isaï l’autre jour. Un petit préfabriqué planté en bordure de la friche en sursis retient notre attention. A l’intérieur, une femme assise à un bureau semble s’ennuyer ferme. Visiblement il s’agit d’une sorte de « point info », où le promeneur de passage peut se renseigner sur les projets urbains en cours. Nous rentrons pour en avoir le cœur net.

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L’éphémère préfabriqué de la société Dubois, dédié à la promotion des futurs logements.

Objectif mixité sociale

Nous sommes accueillis par une responsable commerciale de la société de promotion immobilière Dubois. Bien que le contact s’établisse aisément entre nous, celle-ci parle au nom de son employeur et ne souhaite pas nous donner le sien. Sa mission consiste à trouver des acheteurs ou des investisseurs potentiels pour les biens immobiliers qui seront prochainement mis en vente. La zone à considérer est grosso modo celle d’un pâté de maisons situé face au « 1900 », entre le pont à Fourchon, nouveau pont-levis, et la place Saint-Charles. Elle est le lieu d’un projet ambitieux, qui verra très bientôt sortir de terre un ensemble fait de résidences ultra modernes et de logements sociaux.

Notre interlocutrice tient ici une permanence depuis septembre dernier, mais elle n’est pas à proprement parler une nouvelle venue à Bois Blancs. Elle a déjà travaillé dans le quartier quelques années auparavant, pour une structure qui venait en aide à des mamans toxicomanes, et revient aujourd’hui avec une nouvelle casquette. A l’entendre, il ne serait toutefois pas question que de gros sous, la nature de son travail l’amenant à rencontrer des gens du quartier, à échanger et finalement à créer des liens avec eux. Dans les faits nous n’en saurons pas davantage. Les rues sont désertes en cet après-midi grisâtre et le modeste préfabriqué passe presque inaperçu. Un retraité promenant son chien daigne bien nous jeter un coup d’œil distrait, mais les visiteurs se font désespérément attendre.

Le long des quais fraîchement réaménagés, les passants se font encore rares.

Le long des quais fraîchement réaménagés, les passants se font encore rares.

Il semblerait malgré tout que des habitants viennent spontanément se renseigner sur la nature des changements en cours, en premier lieu « pour se rassurer ». Car le projet d’envergure voulu par la mairie est source d’inquiétude pour les riverains, qui assistent de fait à la transformation inéluctable de leur quartier. Manque de communication, de concertation, de la part de la municipalité ? Ou absence d’intérêt et rejet spontané manifesté par les habitants? A ce stade de notre reportage, difficile de répondre précisément à cette interrogation.

La responsable commerciale vante quant à elle les mérites du projet. Selon elle, la concertation en marge des évolutions récentes n’est pas un vain mot : des réunions seraient ainsi régulièrement organisées par sa société, constituant autant d’ « occasions d’expliquer le projet » aux habitants. Elle nous explique aussi que les futures résidences s’inscrivent dans une démarche de refonte et de redynamisation des Bois Blancs, avec en filigrane la volonté d’en faire un exemple de mixité sociale réussie. Il s’agit d’amener des populations relativement aisées à s’installer au cœur du quartier, afin qu’elles se mélangent peu à peu aux habitants présents ici depuis des années. Un vœu pieux, illustré par les images idylliques que l’on trouve sur les brochures et les panneaux publicitaires des promoteurs immobiliers.

Bois Blancs au coeur des dynamiques de renouvellement urbain

Il est vrai que ce quartier dispose d’un fort potentiel en matière d’immobilier et d’urbanisation. La plaquette promotionnelle réalisée par la société Dubois pour « les Rives blanches de la Deûle » vient le confirmer : « cet emplacement a réellement le vent en poupe ! ». Rien n’est trop beau lorsqu’il s’agit d’attirer les investisseurs. Mais le facteur clef réside sans doute dans la volonté politique de doter ce quartier de structures et d’activités culturelles, d’y favoriser l’implantation de commerces de proximité, ou encore de développer le réseau de transports en commun. Tout en veillant à ce que les Bois Blancs conservent leur identité si particulière et à ce que les futurs aménagements profitent à l’ensemble des habitants, nouveaux comme anciens.

Autour d'Euratechnologies, de vieilles bâtisses subsistent encore.

Autour d’Euratechnologies, de vieilles bâtisses subsistent encore.

Du côté de la municipalité, l’enthousiasme est de mise. C’est ce que nous constatons en nous rendant à la mairie de quartier installée face aux Aviateurs, ensemble de logements sociaux à l’allure vétuste regroupés là. Françoise Nicole, directrice de la mairie, nous fait l’inventaire des projets en cours dans le quartier, tout en les replaçant dans le mouvement plus global du renouvellement urbain qui s’opère à l’échelle de la métropole lilloise. Elle évoque à cet égard le quartier de Lille-Sud, dont les profondes transformations symbolisent la réussite présumée des politiques d’urbanisme voulues par la mairie socialiste.

On comprend mieux alors quels enjeux président aux destinées de Bois Blancs, quartier paisible et relativement isolé qui semble amené à se métamorphoser dans les années à venir. Au terme du projet, le quartier devrait ainsi passer de 8000 à environ 10000 habitants, même si à l’heure actuelle personne ne dispose d’une vision claire sur ce point. On parle de 600 nouveaux logements en construction, d’un projet de navettes fluviales ardemment désiré par le premier adjoint à Martine Aubry, Pierre de Saintignon. Il est aussi question d’une gare d’eau et d’un tout nouveau port de plaisance. La place Saint-Charles, au pied de l’église du même nom, deviendra une zone piétonne plantée d’arbres et entourée de commerces. Mais ce n’est pas tout : la piscine Marx-Dormoy doit être refaite d’ici 2015, et la clinique du Bois sera sans doute agrandie. On éprouve une légère sensation de vertige à l’évocation de ces projets d’envergure. Bois Blanc, ce quartier qui pourrait tout aussi bien s’apparenter à un village, semble presque trop étroit pour accueillir une vision si ambitieuse.

Nous quittons la mairie sur ces réflexions qu’il s’agira de pousser plus avant. Le froid et la nuit se sont abattus sur la Deûle endormie. Au loin l’imposante silhouette du « 1900 » se dessine à travers la brume, prenant presque des allures de navire spatial prêt à s’ébranler. Nous empruntons un car bienvenu qui semblait nous attendre pour démarrer. Retour à la case départ, métro Bois Blancs.

V.F-F.D

*

Partie 1 : à Bois-Blancs, la Deûle charrie les reflets du passé.

 

Une réflexion sur “Bois Blancs : comment se dessine le nouveau visage du quartier

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