Home

Dresser un portrait. Un exercice de style dans le journalisme paraît-il. Adapté à un quartier, l’énoncé devrait consister à faire en sorte que l’endroit se raconte lui même… Un travail de rencontres, de déambulation et d’écriture pourrait nous mener au point final.
La méthode choisie met clairement en avant l’expérience de terrain. Nous avons jeté notre dévolu sur l’île de Bois Blancs, ancien quartier ouvrier qui connaît aujourd’hui, après 3 décennies de torpeur, de profondes métamorphoses urbanistiques, sociales et économiques autour du site d’Euratechnologies, dédié depuis 2009 aux nouvelles technologies et au numérique. Nous chercherons à faire le lien entre la mémoire ouvrière du quartier et son futur résolument tourné vers le tertiaire. 
Pour nous imprégner de la réalité du lieu, nous partons à la rencontre des habitants : retraités du secteur industriel aujourd’hui moribond, jeunes actifs issus du tertiaire, associations, politiques et acteurs de la rénovation urbaine. Les gens remarquent les nouveaux, et sont souvent prompts et enclins à engager la discussion, voire même tailler une bavette…

Les possibilités d’une île

… mine de rien, au début on ne sait pas vraiment comment s’y prendre. Aborder le premier venu dans la rue, interroger les parents à la sortie de l’école, ou rentrer dans un bistrot et causer avec le patron ? On tourne rapidement en rond autour de la petite place dominée par l’église Saint-Charles. La bâtisse mitoyenne à l’église abrite la maison paroissiale, qui s’attache à consolider le lien social au sein du quartier. Les « potages du partage », organisés ici tous les mardis, permettent aux plus démunis de bénéficier d’un repas chaud et d’un moment de convivialité.

Alors que nous stagnons devant la porte close de l’église, une voix sympathique nous interpelle : « Vous cherchez quelque chose ? » Un portrait du quartier ? Mais l’endroit est très bien choisi ! Christo, notre interlocutrice, met en avant les points positifs du lieu, la solidarité notamment, très vive sur l’île – le quartier est bordé de chaque côté par les deux bras de la Deûle. L’entraide entre habitants est d’autant plus forte que certains ont mangé leur pain noir. « Ici, beaucoup de gens ont morflé », indique Christo. Le quartier change. Autres temps, autres mœurs. Les terrains qui bordent l’église ont été vendus à la ville et accueilleront prochainement un jardin communautaire. Nous quittons Christo après cet échange, sûrs que nous serons amenés à la recroiser tôt ou tard. Sauf à l’heure de sa sieste quotidienne, nous prévient-elle après nous avoir invité à contacter quelques personnalités emblématiques, de celles qui s’évertuent à faire bouger le quartier.

Au premier plan de futurs logements masquent peu à peu l'église St Charles

Au premier plan de futurs logements masquent peu à peu l’église St Charles

La teinturerie Montpellier, souvenir vivant d’une époque révolue

Arpentant la rue des Bois Blancs jusqu’au quai de l’Ouest, sorte de sanctuaire à péniches à l’eau un peu stagnante, nous nous retrouvons à l’entrée de la teinturerie Montpellier. Nous savons que nous pénétrons dans l’enceinte d’un des derniers bastions industriels d’une époque révolue. L’industrie textile florissante du milieu du 20ème siècle est aujourd’hui un souvenir. Pas d’enseigne lumineuse ici, pas de publicité alléchante, pas de site internet non plus, après vérification.. C’est un vestige vivant d’une ère où la vie des hommes était rythmée par le travail dans les filatures du quartier… Alors que nous avançons dans l’allée bordée de peupliers, l’endroit nous évoque davantage un domaine familial qu’une usine. Sûrement l’effet du temps…. La brique est rouge, les bâtiments nombreux, le terrain étendu.

Au dessus de la porte d’entrée des bureaux de Montpellier, une inscription : 1898, année de démarrage de l’activité. Dans le hall d’entrée, une carte physique de la région, une porte close, et un hygiaphone perdu dans un coin de la pièce. Géry Montpellier, 4ème du nom à diriger l’entreprise, apparaît dans le hall d’entrée vêtu de sa blouse blanche. Lorsque nous lui expliquons notre projet d’article il se montre d’emblée dubitatif, ne semblant guère disposé à se replonger dans un passé prospère mais trop lointain.

Pas question non plus d’aborder l’avenir : il sait que sa société n’en a pas. Et pour cause : celle-ci est en train de mourir à petit feu. Dans le secteur textile la concurrence des entreprises étrangères est impitoyable et Géry Montpellier ne se fait aucune illusion sur le sort de son usine des Bois-Blancs. S’il continue à se battre au quotidien, c’est avant tout pour ne pas laisser ses 22 employés sur le carreau. Ceux-ci ont tous dépassé la cinquantaine et ils espèrent surtout pouvoir conserver leur activité jusqu’à la retraite. Alors qu’il donnait plutôt l’impression de vouloir couper court à notre requête, Géry Montpellier se montre finalement de plus en plus loquace. Sans pour autant se départir de son air désabusé. « Venez, je vais vous montrer quelque chose… ». Il nous emmène dans une pièce à part et déroule un cadastre historique du domaine Montpellier, nous montrant la réduction, par vagues de ventes successives, de ce terrain qui appartient à sa famille depuis cinq générations…

A l’époque, la teinturerie Montpellier faisait des affaires à l’international. Puis, les temps ont changé, le monde s’est globalisé. La Chine a brisé les prix, ses exportations de textile ont mis à mal la filière française. Mais il n’y a pas que ça. « Quand j’ai vu le projet Euratechnologies, je me suis dis que c’était foutu » déplore Géry Montpellier, accusant les décideurs politiques de vouloir faire table rase du passé industriel du quartier. Au début des années 2000, Lille a reçu une enveloppe très importante pour engager une transformation urbaine, en vue de bénéficier du label « capitale européenne de la culture ». Depuis ce moment, confie M.Montpellier, l’étau foncier se resserre autour des industries historiques. Un des employés l’informe à l’époque des plans visant à raser les usines Montpellier, Méo et consorts.

La teinturerie Montpellier : quelques fumeroles témoignent d'une activité en sursis.

La teinturerie Montpellier : quelques fumerolles témoignent d’une activité en sursis.

Autour d’Euratech’ les grues façonnent l’avenir

Avec la disparition progressive des activités du secteur industriel, la mairie de Lille se serait mise en tête de reconquérir les Bois Blancs et de les doter d’un ambitieux projet d’urbanisme. C’est ainsi que les terrains qui accueillaient autrefois des usines sont peu à peu investis par les promoteurs publics ou privés. Et que les anciennes industries sont remplacées par des résidences flambant neuves, dont l’architecture tranche avec tout ce que Bois Blanc compte de maisons en briques rouges et de friches industrielles. D’ailleurs, dans les plans de l’urbaniste, le rouge brique semble avoir été quelque peu relégué au second plan. La plupart des constructions nouvelles rencontrées en chemin sont pour le moins bigarrées. Marrons, nuancés de gris, blancs cassés… Les façades laissent un peu l’impression d’un rêve pseudo futuriste dans une nuit rouge passé.

Sur le chemin du retour, nous nous arrêtons pour contempler une des nombreuses friches industrielles qui façonnent le paysage actuel. Les grues ne s’affairent pas encore sur celle-ci. Tout autour, le paysage s’est pour le moins métamorphosé. A notre gauche, la Deûle laisse courir le regard vers le gros du chantier. Au premier plan, se dresse une immense bâtisse en brique rouge, sorte de cathédrale des temps modernes longtemps restée à l’état de friche. Depuis peu, elle abrite les bureaux d’Euratechnologies, vaste complexe dédié aux nouvelles technologies numériques, par ailleurs fer de lance et symbole de la rénovation urbaine des Bois-Blancs. L’ancienne usine Le Blan-Lafont, promesse d’un épanouissement tertiaire du quartier, est entourée de rejetons plus ou moins prometteurs en terme d’homogénéïté architecturale. « Euratech » a marqué un tournant ici. Ce fut le coup d’essai. Concluant. L’endroit détonne un peu par sa situation quasiment centrale dans le quartier, et par son activité professionnelle importante. Des dizaines d’entreprises semblent installées dans les locaux de cette ruche en brique. La vue autour du bâtiment et de ses jardins dotés de mares de rétention d’eau de pluie est déjà bien compromise. Il faudra s’habituer, semble-t-il, à beaucoup plus de béton.
Dans notre dos, un grand rectangle de logements neufs. Deux parallélépipèdes se font face. C’est aéré, avec une allée verdoyante et quelques jeunes arbres prometteurs. Cet ensemble fraîchement sorti de terre pourrait presque ressembler aux projections idéalisées, un peu naïves et pixellisées, que les promoteurs et LMCU placardent dans les rues du quartier. Manquent les gens, et du soleil. Pour le moment l’espace est désert.

Autour d'Euratechnologies, les grues à pied d'oeuvre.

Autour d’Euratechnologies, les grues à pied d’oeuvre.

Et devant nous, cette friche. Un bâtiment a été détruit, le terrain a été partiellement déblayé, reste un mur. C’est une sorte de butte terreuse où la nature reprend vainement ses droits, érigeant des herbes un peu plus folles que d’autres durant ce répit, le temps que le chantier reprenne son cours. Un promeneur se trouve là, les yeux rivés au panneau qui explique le devenir du site. Isaï habite ici depuis plusieurs années. Adolescent, il allait jouer avec ses copains sur le terrain vague qui jouxte le « 1900 », surnom de l’ancienne usine Le Blan, qui reste un repère immuable pour les habitants du quartier.

Isaï doit avoir la trentaine, pas plus. Il n’a pas connu l’âge d’or des années 50 tant vanté par Géry Montpellier. C’est peut-être pour ça qu’il ne voit pas forcément les changements récents d’un mauvais œil. Certes les sociétés implantées sur le site d’Euratechnologies ne vont sans doute pas employer en masse les chômeurs du quartier, mais peut-être que leur présence permettra d’impulser une dynamique nouvelle et de créer de nouvelles activités pour les habitants. Ici c’est une supérette qui devrait bientôt ouvrir. Là-bas des fils de mariniers ont repris un café qui était sur le point de mettre la clef sous la porte, et les clients pourraient bien y affluer de nouveau. Isaï regrette seulement que les habitants ne soient pas associés aux évolutions dictées par la mairie. Ce sont pourtant eux les premiers concernés. « Martine » a de grands projets pour le quartier, mais personne ici ne sait exactement lesquels.

On quitte Isaï sur cet échange, non sans avoir pris ses coordonnées. Encore une personne à revoir ou à croiser au hasard de nos promenades dans les rues de Bois Blancs. Décidément cette première prise de contact aura été fructueuse. Riche en rencontres imprévues, en anecdotes savoureuses et en réflexions sur les évolutions passées et futures de ce quartier pas comme les autres. Surtout, des pistes concrètes se dessinent pour notre futur article. A suivre…

F.D-V.F

*

Partie 2 : Bois-Blancs, comment se dessine le nouveau visage du quartier ?

2 réflexions sur “A Bois Blancs, la Deûle charrie les reflets du passé

  1. Pingback: Bois Blancs : comment se dessine le nouveau visage du quartier | Forum Métropole

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s